C'est donc, pour dire les choses avec rapidité, la frontière qui est la cause terminale de l'accident. Ca choque un peu l'esprit : la frontière est une chose immatérielle, aujourd'hui plus que jamais. Aucun train, aujourd'hui, ne
s'arrête à la frontière devant une grande porte de fer coupant la voix le temps que les douaniers parcourent le train, comme c'était le cas autrefois (les contrôles s'il y en a se font en gare).
Ca choque aussi l'esprit parce qu'après tous, l'Union Européenne existe et, quel que soit notre degré "d'européanisme" à chacun, force est de constater et d'admettre que l'Union a tout-à-fait bouleversé notre vision de la frontière : le tampon, le visa, l'attente, tout cela a disparu à l'intérieur de l'Union.
Et enfin, sans vouloir manquer de respect au Luxembourg, l'idée même que le Grand-Duché, gros comme deux départements, puisse avoir des frontières, voire une véritable autonomie technique, en l'occurence ferroviaire, ne laisse pas d'étonner. D'autant qu'au reste, le Luxembourg avant même l'existence de l'Union s'était fondu dans un bloc, le Benelux, dont le nom au moins a marqué les esprits.
... Alors évidemment, on pourrait s'indigner en disant que l'Union aurait pu s'occuper de ça, et unifier systèmes électriques et procédures d'urgences ; peut-être cet accident va-t-il faire réfléchir les ingénieurs des deux sociétés. Mais je suis le premier à dire que ce n'est pas si évident : bien qu'ils aient les premiers abolis les frontières (la légende du chemin de fer vient des grands internationaux : Orient-Express, Paris-Berlin, Bagdad-Byzance-Berlin (BBB), où un peu dans le même genre le Transsibérien), les chemins de fer actuels sont les héritiers de presque un siècle et demi de politiques nationales (ainsi la péninsule ibérique a commencé de passer à l'écartement standard : il lui faudra au moins quarante ans si elle veut faire tout le réseau !)... Tout le monde connaît le gag de l'Eurostar : 300 km/h côté français, 160 pout-pout côté britannique, paraît que ça s'arrange un peu ; mais rares sont ceux qui ont expérimenté, comme moi, une fois par semaine (Besançon-Montbéliard, mais sur le Lyon-Francfort) que dans un ICE allemand roulant sur voix française, chauffage, climatisation et électricité de confort pètent littéralement et progressivement, d'un seul wagon à tout le train, pour des questions de compatibilité).
Bref : la frontière, encore et toujours.